Près d'Ambérieu en Bugey. Fin mai. La steppe préservée d'un vaste camp militaire...
...enchâssé au milieu d'un paysage en souffrance, et dont la vocation agricole ne laisse aucun doute, s'offre à l'oeil et à l'oreille du naturaliste.
Il est près de 19:00. En quelques semaines l'étendue d'herbe s'est métamorphosée.
Le Bruant proyer frémit, les graminées ont soudainement verdi,
... se sont redressées, soulevant un relent de savane africaine. Prétentieuse comparaison ?
Peut-être pas... Aux derniers jours de mars, la steppe émerge d'un long engourdissement lorsqu'"elle" arrive.
L'Outarde canepetière...
Ici quelques rares chasseurs et naturalistes évoquent encore avec nostalgie la "Poule de Carthage".
C'est pour elle que l'observateur est là ce soir, tendant l'oreille et le regard fouillant la végétation.
La brise soudain apporte un son, d'abord faible, et qui semble s'amplifier. Il ne s'amplifie pas :
... L'oreille s'est habituée, l'a filtré dans le concert de fin du jour des tariers pâtres...
... des tariers des prés...
... des bruants proyers...
... Parmi les stridulations des criquets.
Ce cri devient le seul. « Pendant que je deviens une chose, je sens les choses près de moi qui deviennent des êtres..." disait Victor Hugo.
Elle est là. Le mâle, chamarré, semble hésiter entre deux comportements : la prudence..
et la dissimulation au sein des herbes...
...suscitée par le passage du Busard cendré,
Ou la réponse, finalement irrésistible, à l'appel de la vie : il chantera.
La femelle, bien moins audacieuse, mais animée par la même éternelle fonction, fait son choix, au travers des herbes, sélectionne le mâle sur ses critères d'ardeur et d'opiniatreté...
Il tient sa place de chant comme un chevalier son donjon, piétine, pivote et lance son appel aux quatre points cardinaux.
Le chant est un son bref, à la fois sec et rouland ("prrrt" ?). Un chant parmi les plus rares du pays.
Ailleurs l'herbe est plus haute ou la concurrence plus rude ? Alors l'oiseau, chauffé à blanc comme le sol d'Estrémadure, accompagne son cri d'un battement d'ailes sonore et d'un saut, juste de quoi l'élever au-dessus de la mer végétale.
Mais ici, déjà cela sent la fin. Nul besoin de s'élever lorsque l'on sombre.
Nous sommes au milieu des annéees 80. Eh oui, déjà. Ce sont les deniers instants, les dernières saisons, les derniers échos d'un chant qui depuis s'est éteint. La plaine est désormais silencieuse. Et la Canepetière, magique oiseau d'espace et de liberté a cédé sa place.
Encore le soir, on entend le cri du Courlis de terre...
... Relayé au jour par celui du Courlis...tout court, entre deux vrombissements venus de l'autoroute toute proche.